Dans le Pays de Montbéliard, territoire longtemps identifié à l’automobile, la bascule se lit moins dans les discours que dans la structure de l’activité. Les services prennent plus de place dans l’économie locale, pendant que l’industrie reste un socle, fragile et stratégique. Entre attractivité, compétences et transitions, PMA cherche un nouvel équilibre.
Ce mouvement ne ressemble pas à une rupture nette. Il s’installe par couches successives, au fil des implantations, des reconversions et des besoins quotidiens d’un bassin d’emploi qui reste, selon le Conseil de Développement du Pays de Montbéliard Agglomération, parmi les plus dynamiques de Bourgogne-Franche-Comté, tout en demeurant marqué par une forme de mono-industrie. Sur les zones d’activités, le paysage raconte déjà l’histoire, des ateliers et entrepôts, mais aussi des bureaux, des plateformes de services, des activités de support aux industriels. Le territoire change de centre de gravité, sans renier ce qui l’a fait vivre.
Un bassin dynamique mais mono-industriel selon le Conseil de Développement
Le diagnostic posé par le Conseil de Développement du Pays de Montbéliard Agglomération sert de fil rouge. Dans sa contribution de décembre 2021, l’instance décrit un bassin d’emploi qui demeure dynamique à l’échelle régionale, mais aussi mono-industriel, ce qui expose mécaniquement le territoire aux cycles d’un secteur dominant et aux décisions prises loin des frontières locales. Le même document insiste sur l’idée de résilience, d’inclusion et de solidarité comme boussoles d’une stratégie économique durable.
Ce cadre n’est pas qu’un vocabulaire. Il traduit une réalité vécue: quand une filière concentre une part importante de l’emploi et de l’identité, chaque transformation technologique, chaque réorganisation, chaque tension sur les compétences se répercute sur les sous-traitants, l’intérim, le commerce de proximité, le logement. C’est là que les services gagnent du terrain, parfois comme amortisseur, parfois comme relais de croissance. Le Conseil de Développement propose des orientations qui relèvent autant de l’économie que de l’aménagement, avec l’objectif de doter le territoire d’une image de vitalité et d’agir sur les emplois et compétences de demain.
Dans le même mouvement, le rapport global du Conseil de Développement rappelle ce double visage: un territoire qui tient, mais dont la structure reste concentrée. La question n’est pas de choisir entre industrie et services. Elle est de réduire la dépendance, en diversifiant sans fragiliser l’existant.
Automobile: plus de 70 entreprises, une filière qui déborde déjà l’usine
Quand on parle de bascule vers les services, le réflexe local consiste à regarder l’automobile. Le site de promotion économique S’implanter à Montbéliard rappelle que la filière automobile reste omniprésente dans le Pays de Montbéliard, avec plus de 70 entreprises industrielles et de service. Le détail compte: la filière ne se résume pas à la production. Elle inclut déjà des activités de maintenance, d’ingénierie, de logistique, de qualité, de gestion des flux, d’informatique industrielle, de prestations aux entreprises.
Autrement dit, une partie de la tertiarisation se fait à l’intérieur même du système automobile. Le territoire peut gagner des emplois de services sans perdre immédiatement l’ancrage industriel, parce que les chaînes de valeur se complexifient et externalisent des fonctions. Les services deviennent un langage commun entre industriels, sous-traitants et collectivités: accompagnement à l’innovation, formation, recrutement, gestion énergétique, cybersécurité, transport, immobilier d’entreprise. Cette expansion est moins visible qu’une nouvelle ligne d’assemblage, mais elle change la sociologie du travail et les besoins de compétences.
Ce déplacement a aussi une conséquence politique: la compétitivité ne se joue plus seulement sur le coût ou la capacité de production, mais sur la qualité des écosystèmes. Un territoire qui veut garder une base industrielle doit aussi offrir un environnement de services performant, du foncier aux transports, des écoles aux réseaux numériques. La filière automobile, en se servicisant, pousse le Pays de Montbéliard à accélérer sur ces infrastructures immatérielles.
Charles Demouge et PMA: six messages pour répondre aux critiques sur l’action économique
Le débat local n’échappe pas aux tensions habituelles: que fait la collectivité, que fait-elle trop lentement, que fait-elle mal. Dans un article consacré au soutien à l’économie locale, l’Est Républicain rapporte que Charles Demouge, président de Pays de Montbéliard Agglomération (PMA), a listé six infos à retenir pour répondre aux critiques sur une supposée inaction. La scène est classique: un exécutif local sommé de prouver, point par point, que la stratégie ne se limite pas à un slogan.
Ce moment est révélateur de la bascule en cours. Quand l’économie se diversifie et que les services prennent plus de place, l’action publique change de nature. Il ne s’agit plus seulement d’aménager des zones industrielles ou d’accompagner un grand donneur d’ordre. Il faut articuler des politiques plus diffuses: soutien aux petites entreprises, attractivité, accompagnement des transitions, montée en compétences, capacité à faire venir ou grandir des activités de services aux entreprises. Le pilotage devient moins spectaculaire, plus continu, plus fin.
La stratégie économique décrite par le Conseil de Développement insiste justement sur la gouvernance et l’animation collective. Dans un territoire où l’industrie a longtemps structuré les trajectoires, la montée des services oblige à faire travailler ensemble des acteurs qui ne se côtoyaient pas toujours: organismes de formation, réseaux d’entreprises, collectivités, acteurs de l’emploi, aménageurs. L’économie de services est une économie de réseaux, plus que de sites.
Compétences, transitions, image: la stratégie durable comme fil conducteur
Le document Une stratégie économique durable au service d’un territoire résilient, inclusif et solidaire, publié par le Conseil de Développement, déroule plusieurs axes qui éclairent la mutation. Il est question de favoriser l’idéation, d’agir pour les emplois et les compétences de demain, d’accompagner le tissu économique dans les transitions, et d’assurer un aménagement économique cohérent. La logique est simple: si le territoire veut tenir face aux transformations industrielles, il doit renforcer sa capacité à produire des projets, à former et à attirer, à moderniser ses entreprises.
La bascule vers les services prend ici un sens concret. Les services aux entreprises deviennent une condition de la transition industrielle: conseil, ingénierie, numérique, gestion de l’énergie, logistique, recrutement. Les services à la population, eux, pèsent sur l’attractivité: santé, enseignement, mobilité, culture, commerce, loisirs. Même quand ils ne sont pas explicitement au cœur d’une stratégie économique, ils déterminent la capacité d’un bassin d’emploi à retenir des actifs et à en attirer de nouveaux.
Le Conseil de Développement insiste aussi sur l’image du territoire, sa vitalité économique. Là encore, la tertiarisation change les codes. L’image industrielle se lit dans les usines, les silhouettes des sites, les noms des grands employeurs. L’image de services se construit autrement: qualité de vie, dynamisme entrepreneurial, capacité d’innovation, présence d’écosystèmes. Ce n’est pas une question de communication, mais une question de signaux envoyés aux entreprises et aux salariés.
Dans cette perspective, le Pays de Montbéliard peut chercher une voie médiane: conserver une base industrielle forte tout en densifiant les services qui la soutiennent et les services qui rendent le territoire désirable. Le risque, dans un bassin qualifié de mono-industriel, serait de subir les transitions au lieu de les organiser. L’enjeu est de transformer une dépendance historique en avantage compétitif, en capitalisant sur la culture technique locale tout en ouvrant la porte à d’autres métiers.
De l’atelier au bureau: une mutation qui se mesure sur la durée
La tertiarisation n’arrive pas en un jour, et elle ne se résume pas à un transfert d’emplois de l’usine vers le bureau. L’Agence de Développement et d’Urbanisme (ADU) de Montbéliard a produit une analyse intitulée Tendances et chiffres clefs de l’économie locale, présentée comme une analyse statistique commentée de données INSEE et ASSEDIC sur l’économie et l’emploi, sur une période historique (1982-1991). Le document rappelle que ces évolutions s’inscrivent dans des dynamiques longues, lisibles sur des décennies, avec des recompositions sectorielles progressives.
Ce rappel historique compte, parce qu’il évite un contresens fréquent: croire que la montée des services signifierait mécaniquement un effacement de l’industrie. Dans beaucoup de territoires industriels, les services progressent aussi parce qu’ils accompagnent l’industrie, parce qu’ils répondent à des besoins sociaux, et parce que les activités se fragmentent entre donneurs d’ordres, sous-traitants et prestataires. Le Pays de Montbéliard, avec sa filière automobile dense, se trouve dans cette configuration.
La question qui s’ouvre, maintenant, est celle du tempo. La transition technologique dans l’automobile, la pression sur les compétences, l’organisation internationale des chaînes de valeur peuvent accélérer certains basculements. Le territoire, lui, cherche à maîtriser la trajectoire: consolider ce qui fait sa force industrielle, tout en construisant un socle de services suffisamment robuste pour absorber les chocs et créer de nouvelles opportunités. Dans un bassin où l’automobile reste omniprésente, la bascule vers les services ne tourne pas la page, elle réécrit les marges, ligne après ligne.