CultureLa maison « Ma Bohème » d'Yviers divisée par une querelle successorale...

La maison « Ma Bohème » d’Yviers divisée par une querelle successorale autour de son entretien

À Yviers, en Charente, la maison « Ma Bohème » de Lucien Favreau incarne l’art brut français dans toute sa singularité. Cet ouvrier plâtrier décédé en 1990 y a gravé ses convictions anarcho-mystiques en plâtre et ciment teinté. Mais depuis le décès de sa fille Mireille en 2021, le remarquable environnement d’art brut devient l’enjeu d’une querelle successorale autour de l’entretien du bâtiment.

L’histoire de Lucien Favreau commence sur les routes. Cet ouvrier plâtrier a traversé la France avec son baluchon et sa truelle, vendant ses talents avant de s’ancrer à Yviers et de transformer sa demeure en manifeste architectural. La maison qu’il baptise « Ma Bohème » – en souvenir de ces années nomades – devient progressivement une accumulation minutieuse d’obsessions visuelles. Bas-reliefs sculptés, fresques colorées, constructions en plâtre et ciment teinté: chaque surface de la façade et de l’intérieur porte la marque d’un créateur autodidacte qui refuse les conventions.

Un environnement d’art brut sous succession contentieuse

À sa mort en 1990, Lucien Favreau lègue « Ma Bohème » à sa fille Mireille. Le bien reste dans la famille jusqu’au décès de cette dernière en 2021. C’est alors que les complications surgissent. Par testament, Mireille Favreau octroi à son compagnon, Léon Gobin, un droit d’usage et d’habitation jusqu’à la fin de ses jours. Le bien immobilier, lui, est légué à Valérie, petite-fille de Lucien Favreau.

Depuis ce partage complexe, le gendre et la petite-fille s’opposent frontalement: le désaccord porte sur le financement des travaux d’entretien de la maison. Une querelle d’autant plus significative que la maison n’est pas un bien mobilier ordinaire. C’est un environnement d’art brut, qualifié lui-même de « remarquable » – catégorie qui complique mécaniquement sa transmission et sa préservation.

L’art brut et l’impasse des héritiers

Les querelles de succession sont fréquentes dans le monde de l’art établi. Elles épargneront habituellement les environnements d’art brut spontanés – ces maisons, jardins et préaux décorés de sculptures et de constructions empiriques. La raison tient à l’essence même de ces œuvres. Créées par des artistes autodidactes, elles n’ont aucune cote, ne pouvant pas circuler. Impossible de les morceler ou de les vendre par fragments sans les détruire. Pour les héritiers, cela signifie souvent un paradoxe cruel: ces créations sont potentiellement des « cadeaux empoisonnés », incapables de générer un profit quelconque.

Face à cette impasse économique, beaucoup de familles envisagent la solution la plus expéditive: la démolition ou l’abandon progressif. La tentation de la déchetterie, comme le souligne l’enquête, reste une menace permanente pour ce patrimoine fragile et non marchande.

Un bien immobilier figé par son héritage artistique
Un bien immobilier figé par son héritage artistique

Un bien immobilier figé par son héritage artistique

L’affaire d’Yviers se différencie précisément parce que « Ma Bohème » n’est pas traitée comme une simple création d’art brut: c’est un bien immobilier. Ce statut juridique crée une ambiguïté productive. La maison possède une valeur foncière, donc une gestion, une responsabilité d’entretien, des coûts. Mais cette même qualification immobilière ne la rend pas pour autant conventionnelle: l’immeuble porte en lui une œuvre intégrale, inséparable de ses murs et de sa structure.

Lucien Favreau, humaniste révolté par les tourments du monde, a édifié cette maison comme un cri visuel. Anarcho-mystique, il y a projeté ses convictions en couches successives de plâtre et de ciment. Or, c’est précisément cette intégrité créatrice qui rend l’entretien problématique: chaque réparation, chaque intervention risque de compromettre l’authenticité de l’ensemble. Les héritiers ne règlent pas simplement la question du paiement des factures de plomberie. Ils négocient implicitement la survie d’une vision du monde congelée en matière première.

L’art brut français et ses énigmes de transmission

Cet épisode s’inscrit dans une série plus large consacrée à « La France de l’art brut ». Lucien Favreau n’est pas seul: André Degorças, maçon sculpteur de célébrités en béton, Gabriel Albert avec son Jardin aux 400 statues, Bernard Dodin et ses mosaïques, Maurice Bouston et ses créations ironiques, André Pailloux avec ses moulinets peints – tous ces ouvriers et artisans autodidactes ont transformé leur environnement en manifeste personnel. Ils partagent une caractéristique commune: le refus d’une frontière nette entre vie quotidienne et création, entre métier et vision.

Mais tandis que certains de leurs environnements bénéficient d’une reconnaissance patrimoniale croissante, d’autres restent en suspens, pris entre l’indifférence économique et l’urgence de leur déclin. Le cas de Lucien Favreau, ouvrier anarcho-mystique qui « galomai[t] sur les routes de France » avant de se figer dans « Ma Bohème », symbolise ce point d’équilibre instable: une création majeure de l’art brut français, menacée non par le manque d’intérêt, mais par les complexités même de sa transmission légale.

À retenir

  • Lucien Favreau, ouvrier plâtrier, a créé « Ma Bohème » à Yviers en Charente, manifestation d' art brut.
  • La maison porte des bas-reliefs, fresques et sculptures exprimant les convictions anarcho-mystiques de Lucien Favreau.
  • Après le décès de Mireille Favreau en 2021, une querelle successorale oppose les héritiers autour de l' entretien.
  • Léon Gobin dispose d' un droit d' usage et d' habitation jusqu'à son décès, tandis que Valérie hérite du bien immobilier.
  • Cette succession contentieusemet en péril la préservation de ce patrimoine d' art brut singulier et remarquable.

Questions fréquentes

Qui était Lucien Favreau et qu' a-t-il créé à Yviers?
Lucien Favreau était un ouvrier plâtrier qui a transformé sa maison en manifeste architectural d’art brut. Il y a gravé ses convictions anarcho-mystiques à travers des bas-reliefs sculptés, des fresques colorées et des constructions en plâtre et ciment teinté jusqu’à son décès en 1990.
Pourquoi la maison « Ma Bohème » fait-elle l' objet d' une querelle successorale?
Après le décès de Mireille Favreau en 2021, le testament crée une situation conflictuelle: Léon Gobin, le compagnon de Mireille, dispose d’un droit d’usage et d’habitation à vie, tandis que la propriété du bien est léguée à Valérie, petite-fille de Lucien Favreau. Cette division crée des complications autour de l’entretien de la maison.
Qu' est-ce qui a inspiré le nom « Ma Bohème » à Lucien Favreau?
Lucien Favreau a nommé sa maison « Ma Bohème » en souvenir de ses années nomades, lorsqu’il traversait la France avec son baluchon et sa truelle en tant qu’ouvrier plâtrier itinérant.
Qui a hérité de la maison après le décès de Lucien Favreau en 1990?
Sa fille Mireille Favreau a hérité de « Ma Bohème » lors du décès de son père en 1990 et l’a conservée jusqu’à son propre décès en 2021.
Sarah Fortin
Sarah Fortin
Née à Lyon, Sarah a couvert l'actualité des métropoles françaises pendant huit ans pour la presse régionale avant de rejoindre Le Metropolitan. Passionnée d'urbanisme et de mobilité, elle décrypte les transformations qui façonnent le quotidien des citadins, des nouvelles lignes de tramway aux projets de piétonnisation. Quand elle ne sillonne pas les rues de Bordeaux ou Marseille, elle tient un carnet de croquis des marchés de quartier.

À consulter sur LeMetro