Dans le mille-feuille institutionnel francilien, il y a les cartes officielles et il y a les trajets réels. Ceux qu’on fait sans y penser, le matin, quand on traverse une limite communale qui n’a jamais arrêté ni un RER, ni un bassin d’emploi, ni une histoire familiale. C’est là que se niche l’idée défendue par A. Labasse dans le deuxième volet de l’Atlas du Grand Paris: la métropole ne se résume pas à une architecture administrative, elle se lit dans la vie quotidienne.
La formule, la métropole du Grand Paris existe déjà dans la vie quotidienne des gens, a la simplicité des évidences et l’efficacité des phrases qui cherchent à déplacer le débat. Elle ne dit pas que tout fonctionne. Elle dit autre chose: qu’on se trompe de sujet quand on réduit le Grand Paris à sa seule gouvernance, à ses périmètres, à ses rivalités. Pour mesurer l’écart, il suffit de regarder comment les habitants pratiquent déjà l’espace, bien avant que les élus s’accordent sur la manière de le piloter.
Ce deuxième épisode de l’Atlas, publié par Le journal du Grand Paris, s’inscrit dans une démarche qui prend au sérieux l’outil cartographique et le récit qu’il fabrique. Une carte n’est jamais neutre. Elle choisit ce qu’elle montre, ce qu’elle relie, ce qu’elle hiérarchise. Et, à ce moment-là, elle devient un argument. Difficile de ne pas y voir, chez A. Labasse, une tentative de réconcilier deux France qui cohabitent en Île-de-France: celle des institutions et celle des usages.
La métropole existe déjà: un renversement de perspective
Le cœur de l’entretien tient dans un renversement: partir des pratiques plutôt que des périmètres. A. Labasse ne nie pas la complexité du Grand Paris, mais il déplace la focale. Si l’on observe les mobilités, les habitudes de consommation, les sociabilités, les parcours résidentiels, on retrouve une continuité métropolitaine qui précède les débats sur la bonne échelle de décision.
Concrètement, cela revient à dire que la métropole n’a pas attendu d’être proclamée pour produire des effets. Elle se manifeste dans des gestes ordinaires, dans l’interdépendance des territoires, dans la manière dont les habitants composent avec une géographie vécue. On peut s’interroger sur ce que cette approche change politiquement: elle retire aux institutions le monopole du récit, et elle oblige à regarder ce qui marche déjà, parfois malgré elles.
Ce point n’a rien d’anecdotique. Historiquement, le Grand Paris a souvent été raconté comme un projet à construire, donc comme une promesse. La phrase de Labasse fait basculer le Grand Paris dans le registre du constat. La suite donne raison aux sceptiques sur un point: les querelles d’organigrammes semblent parfois décalées par rapport à la réalité sociale qu’elles prétendent organiser.
L’Atlas du Grand Paris, ou comment une carte devient un récit
Un atlas n’est pas un rapport technique de plus. C’est une manière de raconter un territoire, de lui donner une cohérence, de faire apparaître des continuités que l’on ne perçoit pas à l’œil nu. Dans ce deuxième volet, l’Atlas sert de support à une thèse: la métropole est déjà là, et l’enjeu consiste à l’assumer, plutôt qu’à la décréter.
Le décor est planté: l’Île-de-France est un espace où les frontières administratives coexistent avec des flux qui les traversent. Ce que l’Atlas met en scène, c’est la tension entre la représentation et l’expérience. À titre de comparaison, les grandes métropoles européennes qui se pensent comme telles s’appuient souvent sur un récit partagé. Ici, le récit reste disputé, fragmenté, parfois défensif. L’Atlas, lui, tente d’installer un langage commun, celui des faits spatiaux.
On peut lire ce choix comme une stratégie: plutôt que d’entrer dans la bataille des compétences, Labasse propose un terrain moins inflammable, celui de l’observation. Mais ce terrain n’est pas apolitique. En pratique, dire que la métropole existe déjà revient à demander aux responsables publics de se mettre au niveau des usages, et donc d’accepter que la réalité métropolitaine ne se laisse pas enfermer dans une seule institution.
Grand Paris: l’écart entre gouvernance et quotidien, un vieux mal français
Retour en arrière. La question du Grand Paris s’est construite sur une ambiguïté persistante: on a voulu une métropole sans toujours vouloir la puissance politique qui va avec. Résultat, le débat s’enlise souvent dans des oppositions de légitimité, entre niveaux de collectivités, entre centre et périphéries, entre logique de proximité et logique d’efficacité.
La proposition de Labasse, telle qu’elle ressort de l’entretien, consiste à prendre acte d’un fait social: les habitants vivent déjà à l’échelle métropolitaine. C’est précisément ce point qui gêne parfois. Car si la métropole est déjà pratiquée, alors les dysfonctionnements ne peuvent plus être imputés à l’absence de métropole. Ils renvoient à la qualité de la coordination, à la capacité à produire des politiques publiques cohérentes, à la manière dont on arbitre entre territoires qui n’ont pas les mêmes intérêts immédiats.
Difficile de ne pas y voir une critique implicite des discours incantatoires. Le Grand Paris a longtemps été présenté comme un horizon. Or l’Atlas, en choisissant le quotidien comme preuve, rappelle que l’horizon est déjà un paysage. Et qu’il faut maintenant gérer ce paysage, avec ses contradictions: mobilité, logement, inégalités territoriales, accès aux services. L’entretien ne prétend pas régler ces sujets, mais il oblige à les regarder depuis le sol, pas depuis un schéma de gouvernance.
Ce que change, politiquement, l’idée d’une métropole déjà là
Dire que la métropole existe déjà, c’est aussi déplacer la responsabilité. Si l’espace métropolitain est un fait, alors la question devient: qui l’organise, qui l’équipe, qui l’arbitre. Et selon quelles priorités. On touche ici à un point sensible: la métropole vécue n’est pas forcément la métropole souhaitée. Les habitants se déplacent, mais ils ne bénéficient pas tous des mêmes opportunités. Ils partagent un espace, mais pas les mêmes protections.
Le pari de l’Atlas, si l’on suit la logique de Labasse, consiste à faire du constat un levier. On peut y voir une manière d’éviter l’alternative stérile entre deux postures: ceux qui veulent tout refonder, et ceux qui veulent préserver chaque échelon comme un patrimoine. Or l’action publique, elle, se juge à l’usage. Concrètement, le citoyen ne demande pas une belle architecture institutionnelle, il attend que les politiques de transport, d’aménagement ou de services soient lisibles et compatibles entre elles.
Reste une question, la seule qu’on ne peut pas esquiver: si la métropole existe déjà dans les vies, pourquoi peine-t-elle autant à exister dans le débat commun, dans l’imaginaire collectif, dans une forme d’appartenance partagée? L’Atlas propose une réponse par la preuve et par la carte. La politique, elle, devra décider si elle préfère continuer à discuter des frontières ou commencer à gouverner ce que les habitants pratiquent déjà.