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5 200 trous alignés, 1 site à Monte Sierpe au Pérou, creusés sur une falaise, ce mystère inca surprend les scientifiques

5 200 fosses presque identiques, alignées sur près de 1,6 kilomètre: sur les pentes de Monte Sierpe, dans le sud du Pérou, une formation surnommée depuis des années la bande de trous continue de dérouter les archéologues. Une étude récente publiée dans la revue Antiquity avance une piste plus structurée que les hypothèses agricoles ou minières souvent évoquées: ces cavités auraient pu servir d’outil de comptabilité et de gestion des ressources sous domination inca, dans une région clé des échanges de la côte pacifique.

L’argument principal tient à la combinaison de trois éléments rarement réunis à cette échelle: une répétition quasi industrielle des formes, une organisation en ensembles réguliers et une implantation qui ressemble moins à une exploitation opportuniste qu’à un aménagement planifié. Les auteurs ne prétendent pas avoir résolu l’énigme, mais ils déplacent le débat vers une question plus précise: que pouvait enregistrer une telle architecture de trous, et pour quel type d’administration?

Le site s’inscrit dans la vallée de Pisco, un corridor où se croisent depuis des siècles routes andines et accès aux plaines côtières. Dans l’empire inca, la circulation des biens reposait sur une organisation hiérarchisée, des dépôts, des relais et des dispositifs de suivi. Le problème, pour les chercheurs, est de relier un dispositif matériel atypique à des pratiques administratives attestées par ailleurs, sans forcer l’interprétation.

La publication d’Antiquity, relayée dans plusieurs synthèses universitaires, intervient dans un contexte où l’archéologie s’appuie de plus en plus sur l’analyse d’images et la modélisation spatiale pour relire des sites connus. À Monte Sierpe, cette approche met au jour des régularités numériques et des rythmes d’implantation qui renforcent l’idée d’un système, plus que d’un simple paysage troué par des usages successifs.

Monte Sierpe, vallée de Pisco: des fosses de 2 m de large et 1 m de profondeur

Les cavités de Monte Sierpe se distinguent d’abord par leurs dimensions, rapportées dans l’étude: certaines atteignent environ 2 mètres de diamètre et près de 1 mètre de profondeur. Cette standardisation relative, visible sur l’ensemble de la pente, tranche avec les empreintes irrégulières que laissent souvent des prélèvements de matériaux ou des aménagements agricoles opportunistes. La répétition du gabarit suggère un cahier des charges, même si l’érosion et les reprises ultérieures peuvent brouiller les contours.

Autre élément saillant: l’alignement. Les fosses forment des rangées et des blocs, séparés par de fines bandes de circulation, décrites comme des passages étroits. Cette segmentation en modules donne l’impression d’un espace conçu pour être parcouru, consulté, peut-être rempli et vidé. Dans une logique de stockage, ces couloirs ont un sens; dans une logique purement extractive, ils sont plus difficiles à justifier, car ils réduisent la surface exploitable.

La longueur totale de l’ensemble est également un indice. La bande s’étire sur près de 1,6 kilomètre, ce qui dépasse de loin les aménagements domestiques ou communautaires ordinaires. Une telle emprise implique une mobilisation de main-d’uvre et un maintien dans le temps. Dans les Andes, l’État inca s’appuyait sur des obligations de travail collectif, la mita, pour construire routes, terrasses, canaux et dépôts. Un dispositif linéaire de cette ampleur s’inscrit davantage dans cette logique que dans celle d’un usage ponctuel.

Les archéologues restent prudents sur la datation exacte de chaque fosse, car l’alignement ne suffit pas à dater. Mais l’hypothèse d’un usage lié à l’administration inca vise à expliquer pourquoi l’ensemble paraît homogène et organisé. La question centrale devient alors: que comptait-on, et comment ce comptage s’articulait-il avec les systèmes incas connus, fondés sur des nuds, des cordelettes et des dépôts?

Une étude dans Antiquity: Jacob L. Bongers et l’analyse d’images relancent le dossier

Le travail présenté dans Antiquity est mené par une équipe dirigée par Jacob L. Bongers, archéologue spécialisé dans les méthodes numériques à l’Université de Sydney. L’apport revendiqué n’est pas une découverte du site, connu et commenté depuis des décennies, mais une relecture systématique de sa géométrie. En archéologie, ce changement de focale est souvent décisif: les sites mystérieux le restent parfois parce que les questions posées sont trop générales ou parce que les données spatiales n’ont pas été exploitées jusqu’au bout.

Selon les auteurs, l’examen des images met en évidence des régularités de disposition et des motifs de regroupement qui évoquent des séquences numériques. L’étude insiste sur la répétition de rangées à espacement comparable et sur l’existence de blocs séparés, comme si l’ensemble avait été conçu pour encoder des quantités. Le raisonnement est simple: si la distribution était aléatoire ou dictée uniquement par la topographie, les motifs seraient plus chaotiques. Or, la pente n’explique pas à elle seule des alignements aussi persistants.

Cette approche s’inscrit dans une tendance lourde: l’archéologie andine combine désormais relevés au sol, photographie aérienne et outils de mesure pour cartographier des infrastructures de gestion, parfois invisibles à l’il nu depuis le terrain. La précision des alignements devient un objet d’étude en soi, au même titre que les artefacts. Ici, la donnée principale n’est pas un objet trouvé dans un trou, mais l’ordonnancement des trous eux-mêmes.

La prudence reste de mise. Une régularité peut traduire plusieurs fonctions: stockage, extraction organisée, marquage territorial, ou même dispositif rituel. L’étude, telle qu’elle est résumée dans les éléments disponibles, propose une hypothèse de travail: un outil de gestion économique sous contrôle inca. Elle ne ferme pas la porte à d’autres interprétations, mais elle fournit un cadre testable, fondé sur la mesure et la comparaison.

Comptabilité inca: des trous comme support matériel face aux quipus

L’hypothèse la plus discutée est celle d’un dispositif de comptabilité lié à la circulation des biens. L’empire inca est connu pour ses quipus, ces assemblages de cordelettes à nuds utilisés pour enregistrer des informations chiffrées, parfois interprétées comme des données de recensement ou de stock. Les quipus sont mobiles et manipulables; Monte Sierpe, au contraire, propose un support fixe, monumental, qui impose une autre forme de lecture: une comptabilité inscrite dans le paysage.

Pourquoi un tel support aurait-il été utile? Dans une économie où l’État redistribue des ressources, la question du stockage et du suivi est centrale. Les Incas disposaient de dépôts, les qullqas, pour conserver denrées et équipements. Un système de fosses pourrait correspondre à une logique de tri, de comptage ou de préparation de lots, surtout si l’espace est organisé en blocs. La présence de passages étroits entre ensembles renforce l’idée d’un lieu parcouru par des agents chargés d’enregistrer ou de vérifier.

Reste la difficulté majeure: l’absence, dans les informations publiques disponibles, d’un inventaire détaillé du contenu archéologique de chaque fosse. Si les trous avaient servi à stocker des produits, des traces pourraient subsister, même ténues, dans les sédiments: microrestes végétaux, signatures chimiques, fragments organiques. Sans ces indices, l’hypothèse de la comptabilité repose d’abord sur la forme et l’organisation, ce qui est puissant mais incomplet.

L’intérêt de la proposition publiée dans Antiquity est de replacer Monte Sierpe dans un système administratif, plutôt que de l’isoler comme une curiosité. Elle invite à comparer le site à d’autres dispositifs incas de gestion, et à tester l’idée que le paysage pouvait servir de registre. Ce déplacement est important: il transforme une énigme pittoresque en question d’histoire économique, celle des méthodes concrètes de contrôle et de redistribution dans les Andes.

5200 fosses alignées: stockage, extraction ou marquage, les hypothèses encore en concurrence

Le débat n’est pas clos, car plusieurs fonctions restent plausibles. Une lecture stockage doit expliquer la standardisation, la segmentation en blocs et la longueur. Elle doit aussi rendre compte des conditions climatiques locales: une fosse ouverte n’est pas un silo fermé, et la conservation de denrées dépend de la protection contre l’humidité, les animaux et les variations thermiques. Sans structures de couverture identifiées, l’usage de stockage demanderait des aménagements complémentaires, aujourd’hui disparus ou non repérés.

Une lecture extraction pourrait s’appuyer sur l’idée d’un prélèvement de matériaux, mais elle se heurte à la régularité des formes et à l’organisation en rangées. L’extraction suit souvent les veines ou les contraintes du terrain; elle produit des cavités de tailles variables, s’adapte aux rendements et laisse des déchets. Pour Monte Sierpe, l’impression d’un plan d’ensemble demeure difficile à concilier avec une logique purement opportuniste.

Une lecture marquage territorial ou dispositif rituel reste également sur la table dans le champ andin, où certains aménagements paysagers ont une dimension symbolique. Mais une interprétation rituelle doit être étayée par des indices contextuels: objets déposés, structures associées, alignements astronomiques, ou liens avec des itinéraires cérémoniels. À ce stade, les éléments disponibles dans le résumé de l’étude mettent surtout l’accent sur des motifs numériques et une organisation compatible avec une administration.

Ce qui rend Monte Sierpe particulièrement intéressant est sa capacité à forcer l’archéologie à articuler méthodes et prudence. Les chercheurs disposent d’un fait massif, 5 200 cavités, mais manquent encore d’une clé unique. La prochaine étape, pour départager les hypothèses, passe par des analyses fines: datations, étude des sédiments, recherche de microrestes, et comparaison avec des sites incas documentés dans d’autres vallées. Tant que ces travaux ne livrent pas d’indices matériels décisifs, la bande de trous restera un test grandeur nature des limites et des promesses de l’archéologie numérique.

Questions fréquentes

Où se trouvent les 5 200 trous de Monte Sierpe ?
Ils se situent sur les pentes de Monte Sierpe, dans la vallée de Pisco, au sud du Pérou, sous la forme d’un long alignement de fosses.
Quelle est l’hypothèse avancée par l’étude publiée dans Antiquity ?
L’étude propose que ces fosses aient pu servir d’outil de comptabilité et de gestion des ressources dans un cadre administratif lié à la domination inca.
Pourquoi les archéologues ne tranchent-ils pas encore sur la fonction du site ?
L’organisation très régulière suggère un aménagement planifié, mais les indices matériels directs, comme des traces de stockage ou des dépôts datables, restent insuffisamment documentés dans les informations disponibles.

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